I - Introduction

     Ce que l'on appelait "rent-shouts", "rent-socials", "parlor-socials", "soirée du Samedi", ou encore "chittlin' struts", "gumbo suppers", "fish fries", "egg nog parties", "buffet flats" sont différentes dénominations d'un même événement, les "rent-parties" (loyer-parties) qui ont perduré jusque dans les premières années de la Seconde Guerre Mondiale.
     Les familles Afro-Américaines en organisaient afin de rassembler l'argent nécessaire pour payer leurs loyers, et rapidement les rent-parties sont devenues un des sommets de la vie culturelle, communautaire ainsi que de l'art culinaire traditionnel. En effet, différents mets proposaient de très nombreuses spécialités du Sud, "oul food", comme les andouillettes, le poulet frit, les côtelettes de porc, les haricots rouges et le riz.
     Les meubles du salon étaient alors temporairement remisés chez le voisin, la cuisine préparée pour les nombreux invités et deux-trois pianistes conviés pour la soirée. Les annonces étaient, au début, souvent faites par le bouche-à-oreille par des connaissances dans le quartier qui se visitaient les uns les autres très régulièrement. Par la suite, de petits bristols imprimés furent distribués, sur lesquels figuraient les noms des pianistes invités, principales attractions de la soirée.


     La nourriture et les boissons, "faits maison", étaient vendues à des prix raisonnables. Les gens devaient s'acquitter d'un PAF(1) à l'entrée (env. 1$ en 1920). Les pianistes, quant à eux, recevaient entre 20 et 30$ par rent-party et mangeaient-buvaient gratuitement. Ils jouaient à tour de rôle, se montrant leurs récentes trouvailles ou dernières compositions, cherchant quelquefois à s'affronter dans des cutting-contests(2), le public discutant passionnément le nom du vainqueur. Ces soirées se terminaient le lendemain, tôt dans la matinée.
     Willie "The Lion" Smith, un des principaux pianistes de Stride, offre différentes anecdotes de son cru sur ce fascinant phénomène des rent-parties. En raison des loyers outrageusement exorbitants imposés dans les quartiers Afro-Américains (dont l'un allait devenir le célèbre quartier de Harlem !), il était par conséquent nécessaire d'organiser de telle soirées pour payer le loyer.
     Ainsi, les familles consacraient une journée entière à la préparation de la nourriture et parfois pouvaient faire appel, dans les cas extrêmes, à des voleurs professionnels pour obtenir de le nourriture pour 100 personnes ou plus. Smith se remémore les différents pianistes régulièrement invités : lui-même, James P Johnson, Duke Ellington, Lippy Boyette, Beetle Henderson, Corky Williams, Cliff Jackson et Fats Waller, parmi d'autres.
     Par la suite, Boyette s'employa comme impresario pour ses camarades, leur trouvant différents engagements les samedis soirs dans les années 20, tournant à tour de rôle. Quand les autres étaient au piano, Smith se mettait à table et dévorait 10 œufs et 2 steaks pour se préparer à boire. Afin de maintenir le climat, Boyette imposaient à ses pianistes des cutting-contests, ce qui les ennuyaient plus qu'autre chose. Cela les empêchaient de rester éloigné du clavier pour draguer une nana ou aller dans les chambres jouer et parier au poker ou aux dés.
     Comme ces compétitions réunissaient les meilleurs pianistes, ces derniers ont alors poussé leur créativité à de hauts sommets. L'un copiait l'autre, et pour éviter cela, Smith lui-même usait quelquefois de tonalités compliquées comme Mi ou Si Majeur pour éviter "d'être trop pillé". Il évoque ses propre souvenirs :

"Moi d'abord, je calais un bon cigare entre mes dents, je rejetais en arrière mon melon puis je me calais sur le dos de la chaise. Après je martyrisais ou caressais le piano et, en même temps, je gueulais. Un pianiste qui grogne, crie ou parle au piano c'est un mec qui essaye d'en sortir quelque chose."

     Ces parties étaient l'endroit où il fallait être pour écouter les derniers ragots, pour être vus, pour se rencontrer. Si les soirées devenaient très bruyantes, les voisins appelaient parfois les policiers qui finalement terminaient leur soirée souvent à la partie. La seule drogue qui circulait alors était la marijuana, et leurs adeptes étaient surnommés "vipère ". En réalité les drogues n'apparurent pas dans le monde du jazz avant l'époque de la 52ème rue.
     Lorsque la nuit avançait, les danseurs se rapprochaient de plus en plus. Les lumières diminuaient et les danseurs interpellaient le pianiste "Allez joue-le, joue-le !"


     II - Contexte

     Les rent-parties, phénomène particulier aux sections Afro-Américaines des principales villes du nord des Etats-Unis, se développèrent entre 1913 et la grande Dépression. Depuis toujours, les églises, qui cherchaient des fonds, organisaient des dîners ou des pique-niques pour vendre de la nourriture faite et donnée par les paroissiens. Souvent, les musiciens étaient invités et pouvaient se restaurer gratuitement en échange de leur talents. De plus en plus les familles adoptèrent ce principe pour payer leurs loyers.
     Les loyers étaient outrageusement élevés dans les ghettos Noirs. A Harlem, par exemple, les propriétaires, obligés de louer à la minorité Noire, faisaient d'un appartement deux logements et imposaient des loyers montant jusqu'à 75 voire 100 % du salaire du chef de famille, les obligeant ainsi à trouver d'autres sources de revenus. Les rent-parties étaient donc une nécessité économique qui se développa par la suite en une institution culturelle et sociale incontournable.

     Tout d'abord, la famille devait avoir un piano. Les pianos droits d'occasion pouvaient se négocier aux alentours de 25$. Même les pianos délabrés faisaient l'affaire, car les bruits du salon couvraient les subtilités musicales. De plus, les propriétaires préféraient louer à des familles possédant un piano, qui était une garantie pour eux que la famille n'allait pas déménager du jour au lendemain. Si les rent-parties étaient l'une des meilleures solutions pour régler le loyer, cette perversité des loyers élevés entraînait une transformation négative de quartiers entiers et changeait un joli quartier à la mode comme Harlem en un ghetto sordide de taudis.
     Les différents membres de la famille et leur amis faisaient donc passer une annonce dans un journal local ou imprimer de petit cartons portant le nom du pianiste. Les admissions s'élevaient à environ 25 ou 50 cts mais dans les années 20, c'était déjà environ 1$, ce qui à l'époque n'était pas rien. Parfois, l'entrée était libre et l'argent était fait sur la nourriture et les boissons.
     Il était d'ailleurs facile de servir de l'alcool en ces temps-là puisque, officiellement du moins, ces parties n'étaient pas publiques.


     III - Scènes

     Johnson, Waller et Smith étaient les pianistes les plus réclamés à Harlem. Un autre ancien pianiste, Lippy Boyette, leur servait d'agent et alignait deux ou trois pianistes par soirée, chacun à son tour, remplissant ainsi tous les samedis soirs du mois. Un roman de 1929, écrit par Wallace Thurman, dépeint une scène de rent-party:

"Quand nous retournâmes dans le salon, le pianiste se préparait à rejouer.
Il était grand, maigre, avec de longs bras ce qui le faisait ressembler à un épouvantail. Son pantalon, serré à la taille, descendait largement sur les jambes. Il avait retiré son manteau, et portait une ample chemise bleue. Il agissait et parlait de son tabouret tout comme un roi sur son trône; interpellant familièrement tout le monde et sifflant les femmes des autres; demandant à ce qu'on lui serve à boire de toutes les bouteilles qui circulaient autour de lui, riant bruyamment et faisant quantité de gestes obscènes et déplacés.
Emma Lou gardait ses yeux rivés sur le pianiste. Il agissait comme un maniaque, un fou tournant sur son tabouret, grimaçant comme un malade et projetant ses mains sur le clavier avec une nervosité paresseuse, comparé au reste de son corps. Il était en train d'improviser. La mélodie de la pièce qu'il venait de jouer servait de base pour plus de variations grivoises. Son pied droit punissait la pédale du piano à grand coups. Des gouttes de sueur fonçaient ses cheveux gras et roulaient comme l'huile sur son visage et sa nuque, mouchetant sa chemise moite."

     Dempsey J Travis, pianiste et historien de jazz de Chicago se rappelle les rent-parties de son enfance dans l'article "An Authobiography of Black Jazz" paru en 1938. Son père était un pianiste dans le circuit de Chicago.

"Une rent-party était considérée comme une réussite quand les danseurs payaient en permanence des verres au pianiste. Je me souviens très bien, étant gamin, des 5 ou 6 verres alignés au dessus du clavier comme des soldats de plomb en face de mon père. Papa n'aimait pas trop jouer à ses propres rent-parties et il demandait à ses copains de venir pour le tarif habituel. Tous étaient de gros mangeurs et de gros buveurs comme en témoigne leur embonpoint. Ces gars-là étaient de vrais ticklers(3) dans le circuit de South-Side! […]
J'étais toujours impatient les samedis quand il y avait la rent-party chez nous, parce que je savais que le lendemain, je pouvais aller au cinéma ou au théâtre.
Maman disait rarement non parce que sur le dessus de l'armoire on pouvait voir des tas et des tas de pièces argentées et quelques billets verts dans une caisse et si Maman était de bonne humeur, elle me donnait même un peu plus pour m'offrir une sucrerie. Cela dit, le reste du temps, elle était très stricte et je n'avais absolument rien."


(1) PAF - Participation Aux frais
(2) Cutting contest - joute entre pianistes
(3) Tickler - Argot pour désigner le pianiste. Littéralement : chatouilleur. Mais que chatouillaient-ils? Les touches du piano ou les femmes présentes dans les rent parties?



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Dernière mise à jour le 10/09/06
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