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     III - Liens entre le piano mécanique et le Ragtime

     Le professeur J.-B. HESS, auteur d'un excellent petit ouvrage sur le Ragtime paru chez P.U.F. insiste sur
l'importance de la rencontre historique du Ragtime avec les pianos mécaniques (les Pianolas et autres player pianos sur lesquels on passait les piano rolls et qui figuraient en bonne place dans bon nombre de maisons, même dans les foyers les plus modestes) qui joua un rôle primordial dans la diffusion de ce "produit de la subculture noire" dans le "tissu culturel blanc".
D'autant plus que ce vecteur de diffusion connut son heure de gloire ainsi que son déclin à peu près dans les mêmes temps que le Ragtime.
     Avant d'aller plus avant, il est important de dissocier les deux différentes méthodes employées pour fixer les morceaux - les rags - sur ces rouleaux de papier perforé. La première consiste à perforer les rouleaux de façon purement mécanique, soit directement à partir de la partition, soit en l'arrangeant légèrement ("mechanically cut"); la deuxième à faire jouer des pianistes en chair et en os ("Hand-Played"). Il convient de mentionner ici Scott JOPLIN qui, en 1916, a enregistré quelques rouleaux pour deux labels new-yorkais. Il ne fut pas le seul, loin s'en faut, à enregistrer ses propres compositions, et de très nombreux ragtimers comme Clarence M JONES, Edwin M KIMBALL, Mabel WAYNE, Harry Austin TIERNEY, Eubie BLAKE, pour les classiques, Jelly Roll MORTON, et enfin James Price JOHNSON, Luckey ROBERTS ou encore Thomas "Fats" WALLER pour les futurs striders sont passés dans les studios des différents labels Connorized, QRS, Artempo et Vocalstyle (pour ne citer que les plus connus).
     Bien que ce dernier système soit aujourd'hui contesté (l'artiste ayant tout le loisir de modifier son enregistrement original juste avant la production en série) on peut néanmoins objecter que, hormis les arrangements "flagrants" qui font intervenir une "troisième main", les plus grands pianistes tels Thomas "Fats" WALLER, Zez CONFREY, Scott JOPLIN et James Price JOHNSON étaient tout à fait en mesure de jouer réellement ces morceaux et parfois mieux encore (de façon plus virtuose). Il suffit d'écouter, pour s'en convaincre, les enregistrements sur disques réalisés - par exemple - par James Price JOHNSON jouant son superbe et immortel rag CAROLINA SHOUT en 1921 (dans le même temps que son enregistrement sur rouleau). Des anecdotes rapportent bien sûr le fait que ces derniers parfois s'enregistraient sur rouleau à vitesse très lente afin de marquer toutes les notes; mais c'est bien le résultat final qui compte en définitive. Et s'il y a eu parfois tricherie, cela ne doit pas faire perdre de vue qu'il existait également des authentiques enregistrements sur rouleaux.
     Cette querelle semble néanmoins dépassée et des maisons de disques comme BIOGRAPH aux Etats-Unis remettent à l'honneur ce procédé d'enregistrement et produisent désormais quantité de disques sur lesquels ont été gravées des interprétations sur rouleaux 88 notes qui auront toujours l'infime avantage d'utiliser un authentique instrument.
     Sur ce chapitre, une vive polémique a récemment divisé les amateurs de la musique mécanique remettant en cause la validité du témoignage que représentent les rouleaux Hand-Played du Maître Scott JOPLIN. Certains arguaient que la modification après enregistrement initial était effectuée dans de larges proportions principalement en raison de l'état de santé de Scott JOPLIN à cette époque (1916). En effet, JOPLIN, qui se savait atteint de la syphilis depuis de nombreuses années, était arrivé au stade tertiaire de cette maladie et présentait déjà des symptômes cliniques qui remettent en doute sa réelle capacité à jouer du piano. Cette idée est relayée par le fameux (trop fameux ?) enregistrement de MAPLE LEAF RAG pour Uni Record que JOPLIN réalisa seulement 10 mois avant sa mort, en juin 1916, deux mois après sa superbe version pour Connorized [MP3]. Le changement opéré entre ces deux versions en deux mois est véritablement choquant. Cette seconde version est désorganisée et permet de mesurer les ravages de la maladie. Cependant, on peut rétorquer que la Syphilis, maladie qui progresse plutôt par phases, laisse parfois au malade quelques moments de répit. Et si effectivement l'enregistrement Uni Record témoigne des troubles moteurs de JOPLIN à ce moment précis, il ne faut pas oublier que ceux-ci sont encore intermittents, ce qui pourrait démontrer que les enregistrements précédemment cités ont pu être faits de façon naturelle et compétente. D'autant plus que JOPLIN, au cours de ces quelques jours, a enregistré 5 rouleaux au total.
     Autre point qui ne manque pas de susciter des interrogations: pourquoi de très grands compositeurs que sont James SCOTT (qui était de tous les avis un excellent pianiste), Joseph Lamb, Arthur MARSHALL n'ont pas daigné confier leurs propres interprétations au rouleau ? Quelle qu'en soit la raison, nous pouvons vraiment déplorer la perte de témoignages historiques aussi cruciaux qui nous privent pour toujours de réponses concernant leur style de jeu respectif.
     Nous disions plus haut que les deux vecteurs du Ragtime étaient les partitions et les pianos mécaniques. Il est intéressant de noter à ce propos qu'en règle générale, les éditeurs de musique envoyaient les manuscrits de rags d'abord chez les perforateurs de rouleaux puisque les ventes de ces derniers étaient souvent un bon indicateur pour déterminer la popularité potentielle de tel ou tel morceau. C'est pourquoi de très nombreux rags, jamais publiés, nous sont parvenus sous la forme de rouleaux. Ceux-ci constituent, sans conteste, un autre témoignage important d'autant plus qu'ils ne sont plus que la dernière trace existante. Quand on sait que de nombreux pianistes compositeurs ne se donnaient pas trop de peine pour voir leurs oeuvres publiées (en raison du faible bénéfice qu'ils en tiraient, surtout dans les dernières années de la Golden Era), les rouleaux restent, en définitive, la seule trace nous permettant de juger de la qualité de tel ou tel pianiste ou compositeur.
     Un autre point intéressant à noter est la "fidélité" exclusive des grands pianistes de jazz comme Morton, Waller et Johnson pour le système 88 notes dont nous avons vu les désavantages, à une époque où le système reproducteur (type Ampico Duo-Art etc) était déjà largement répandu. Preuve en est l'enregistrement mémorable de I'M CRAZY ABOUT MY BABY de Thomas "Fats" WALLER (enregistrement rouleau datant de 1941 !). Les spécialistes n'ont pas manqué de s'interroger sur ce curieux comportement et sur les possibles raisons qui restent aujourd'hui encore mystérieuses.

IV - Conclusion


     Ce petit article a pour but de faire saisir l'importance que revêt le piano mécanique pour tout ragtimer qui se respecte. J'ai moi-même pu constater le lien particulier qu'entretiennent les pianistes de Ragtime avec ce merveilleux instrument soit en raison de leur valeur historique, sentimentale que sais-je encore ?
     Bien que ces piano rolls paraissent heurtés, sautillants et raides, tous les amateurs des pianos mécaniques vous diront qu'ils tombent sous le charme l'un sous les interprétations de Jelly Roll ou JOPLIN, l'autre de celles de WALLER dont les rouleaux constituent à eux seuls un monument de par leur diversité et leur richesse musicale.
     Pour terminer, signalons les nombreux sites Internet consacrés au piano mécanique et dont la page de Terry Smythe (cf. ma page de liens) constitue un excellent point de départ à une exploration approfondie de ce fantastique domaine.

     Je remercie vivement Vincent THEBAULT de m'avoir autorisé à mettre en ligne quelques exemples MP3 de rouleaux enregistré sur son Pleyel à queue pneumatique PLEYELA.

MAPLE LEAF RAG Scott JOPLIN Connorized 10265
LOOKING FOR A BOY Clément DOUCET Salabert GE 15015X
CHOPINATA Clément DOUCET Pleyela
TUXEDO JUNCTION Jean Lawrence COOK QRS
I WANT TO BE BAD (extrait) Benjamin INTARTAGLIA JB005 (*)

(*) Ce piano roll, arrangé et enregistré par Benjamin INTARTAGLIA est disponible à la vente, au prix de 17€ l'unité (frais de port non compris). Possibilité de dédicace signée par le pianiste, sur demande.




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Dernière mise à jour le 08/12/04
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